GAFAM, Trump et souveraineté des données : l’Europe peut-elle être mise hors ligne ?

Une hémorragie financière structurelle : 265 à 300 milliards d’euros par an

La rente technologique américaine

Les analyses croisées du Cigref (Club Informatique des Grandes Entreprises Françaises) et du cabinet Asterès dans leur rapport 2024/2025 Le coût de la non-souveraineté numérique de l’Europe mettent en évidence un déséquilibre majeur : chaque année, entre 265 et 300 milliards d’euros sont transférés de l’Union européenne vers des fournisseurs numériques américains.

Ces flux ne se limitent pas au cloud. Ils couvrent un spectre extrêmement large de services devenus indispensables au fonctionnement des administrations et des entreprises européennes :

  • les solutions SaaS (comme Microsoft 365, Salesforce ou Google Workspace),
  • les infrastructures cloud (IaaS et PaaS),
  • la publicité numérique,
  • les licences logicielles,
  • les services liés à la donnée et à l’intelligence artificielle.

Autrement dit, l’Europe ne se contente plus d’acheter des outils technologiques : elle finance une part significative de l’écosystème d’innovation américain via une dépendance opérationnelle devenue systémique.

Sources :
Asterès (2024), Le coût de la non-souveraineté numérique de l’Europe
Cigref, rapports sur la dépendance cloud (2023–2024)
IAB Europe, AdEx Benchmark 2023

Contexte: GAFAM, dépendance numérique et pressions politiques

L’économie numérique européenne repose aujourd’hui largement sur les grandes entreprises technologiques américaines, communément désignées sous l’acronyme GAFAM (Google, Apple, Meta, Amazon, Microsoft).

Cette dépendance est particulièrement visible dans le secteur du cloud. Les infrastructures de cloud public opérées par AWS, Microsoft Azure et Google Cloud concentrent à elles seules la majorité du marché européen, dépassant largement la moitié des parts de marché et atteignant, selon certaines estimations, plus de 70 %.

Une telle concentration crée une vulnérabilité stratégique. Même lorsque les données sont physiquement hébergées sur le territoire européen, elles restent juridiquement soumises au droit américain dès lors qu’elles sont administrées par des entreprises basées aux États-Unis. Des dispositifs comme le CLOUD Act ou la section 702 du FISA autorisent en effet les autorités américaines à accéder à ces données sous certaines conditions.

Il en résulte un paradoxe central : l’Europe héberge ses données, mais n’en contrôle pas totalement la souveraineté juridique.

AWS, Microsoft Azure et Google Cloud représentent ensemble une très large part du marché européen du cloud.

(Cf. lois comme le CLOUD Act ou FISA 702).

La captivité par les licences

Microsoft détient une position quasi dominante dans :

  • les administrations publiques
  • les grandes entreprises
  • les systèmes bancaires

Le coût de sortie (switching cost) vers des alternatives souveraines ou open source est estimé à plusieurs dizaines de milliards € à l’échelle européenne.

Sources :

  • Cigref, Relations avec les fournisseurs de cloud hyperscale (2023)
  • Cour des comptes européennes, audits IT (2022–2024)

Menaces potentielles sous Donald Trump

A Le Kill Switch

Le risque n’est pas nécessairement une coupure brutale, mais la capacité technique de contrôle.

B Armement : le cas du F-35

Le F-35 Lightning II illustre la dépendance stratégique.

Les États-Unis conservent la main sur le système de maintenance, les mises à jour, et peuvent théoriquement « désactiver » ou neutraliser des capacités opérationnelles à distance en cas de désaccord politique, ou même simplement pour empêcher leur utilisation contre un intérêt américain. L’Allemagne a déjà exprimé des craintes sur sa dépendance pour le soutien de ses Tornado.

les capacités sont fortement dégradées.

Sources :

  • US Government Accountability Office (GAO), F-35 Sustainment Reports (2023)
  • Congressional Research Service, F-35 Overview
  • SIPRI, rapports sur la dépendance technologique européenne

Aucune preuve publique d’un “bouton rouge”, mais une dépendance technique avérée.

C Starlink : infrastructure privée et arbitrage politique

L’exemple est frappant. Elon Musk a admis avoir refusé d’activer Starlink pour une attaque ukrainienne contre la flotte russe en Crimée. Cela démontre qu’une entreprise privée américaine, même partenaire, peut, de son propre chef ou sous pression gouvernementale, couper ou restreindre l’accès à une infrastructure critique en pleine crise📚 Sources :

  • Reuters (2023), Starlink restrictions in Ukraine
  • U.S. Department of Defense briefings

Cela démontre :

  • qu’une infrastructure stratégique peut être modulée unilatéralement
  • qu’une dépendance à des constellations privées comporte un risque géopolitique

 Risque de “débranchement” ou de sanctions

Même si une suspension complète des services GAFAM en Europe reste hautement théorique, plusieurs éléments soulignent des risques réels ou symptomatiques :

Cela signifie que, théoriquement, une action légale ou politique américaine (par exemple la révocation de règles facilitant les transferts de données ou l’imposition de restrictions renforcées) pourrait mettre en danger la continuité juridique — et potentiellement technique — des services fournis par les GAFAM en Europe.

Souveraineté européenne des données : risques, limites et probabilités

Souveraineté numérique — qu’est-ce que c’est ?

Dans le contexte européen, la souveraineté numérique signifie essentiellement :

  • contrôler légalement et techniquement les données des citoyens et entreprises européennes,
  • limiter les accès étrangers — notamment des pouvoirs publics américains — à ces données, indépendamment de leur localisation physique,
  • et développer des capacités européennes alternatives au sein du marché numérique.

Risques concrets liés à la dépendance aux GAFAM

  1. Accès légal des autorités américaines aux données hébergées en Europe
    Loi comme le CLOUD Act permet aux autorités américaines de contraindre des entreprises américaines à divulguer des données même si elles sont stockées en Europe — ce qui peut contredire le GDPR européen et les lois locales.
  2. Incertitudes juridiques
    Les cadres juridiques transatlantiques (Privacy Shield, DPF) ont déjà été invalidés ou remis en question par la Cour de justice de l’Union européenne par le passé, notamment à cause de l’accès potentiel des services de renseignement américains aux données européennes.
  3. Dépendance économique et stratégie d’innovation
    L’industrie européenne a un déficit notable par rapport aux géants américains en matière d’investissement et de développement d’infrastructures critiques (IA, cloud, semiconducteurs), ce qui limite la capacité d’alternatives locales crédibles.

 

Quelle est la probabilité d’un “débranchement” complet ?

Un “coupure” totale de services américains (comme AWS, Google Search, Outlook, etc.) en Europe est :

  • Très faible à court terme, car des interruptions globales seraient catastrophiques économiquement et techniquement.
  • Plus probable dans des scénarios extrêmes, comme une crise diplomatique majeure, des sanctions économiques sévères ou une guerre commerciale étendue, mais même là ce serait une extrémité difficile à mettre en œuvre sans conséquences considérables.

Ce qui est plus plausible est :

  • que des mesures légales ou politiques américaines créent des obstacles juridiques ou réglementaires aux transferts et à l’exploitation des données en Europe.
  • que des entreprises européennes — régulées par le GDPR — choisissent ou soient contraintes de limiter certains usages de services américains pour rester conformes.

Donc plutôt qu’un “débranchement total”, on parle souvent de risques de fragmentation, d’incertitude juridique et de perturbations économiques.

Spécificité du Luxembourg et le rôle du CTIE

🇱🇺 A. Qu’est-ce que le CTIE ?

Le Centre des Technologies de l’Information de l’État (CTIE) est l’organisme public luxembourgeois en charge de fournir l’infrastructure IT, le cloud souverain, les services numériques et la sécurité informatique pour l’administration publique du Luxembourg.

  • Il gère des services cruciaux tels que l’accès aux services gouvernementaux, les infrastructures réseau, ainsi que des solutions cloud et plateformes internes.
  • Il opère également le “GovCloud”, une infrastructure cloud souveraine visant à garantir que les données publiques du Luxembourg restent sous juridiction européenne et protégées conformément au GDPR.

🇱🇺 B. Réglementation luxembourgeoise et garanties

Bien que le CTIE ne soit pas une autorité de régulation (comme le ferait une CNPD ou une autorité de surveillance indépendante), il opère dans un cadre strict :

  • Conformité au GDPR et aux lois européennes de protection des données, ce qui limite le risque d’accès non autorisé à des données personnelles.
  • Stratégies nationales de souveraineté numérique, liées à la stratégie nationale de données et d’innovation numérique du Luxembourg, qui renforcent l’autonomie technologique du pays et réduisent la dépendance à l’infrastructure non-européenne.
  • Des initiatives pour développer des alternatives cloud souverains ou hybrides, avec des partenariats locaux (ex : solutions cloud entièrement sous juridiction luxembourgeoise).

Croiser ces mesures avec les forces de marché européennes et les initiatives politiques — comme l’AI Act, Digital Markets Act, Data Governance Act, etc. — atténue l’impact qu’une politique restrictive américaine pourrait avoir sur le Luxembourg et l’UE.

Conclusion

Le risque que Donald Trump “débranche l’Europe des GAFAM” est faible au sens d’une coupure immédiate des services, mais réel dans la dimension juridique, politique et stratégique.

Les enjeux réels sont :

  • **incertitudes juridiques sur les flux de données,
  • conflits entre législations (GDPR vs CLOUD Act),
  • dépendance économique et technologique,
  • pressions politiques et commerciales.**

L’Europe réagit en développant ses propres cadres, en renforçant ses capacités souveraines, et en cherchant des alternatives technologiques qui réduisent sa dépendance extérieure.

Au Luxembourg, des initiatives comme le travail du CTIE, associées à une stratégie nationale de souveraineté numérique, montrent comment un État peut limiter certains impacts en s’intégrant pleinement dans les réglementations européennes.